La première page d’un livre: A Pale View of Hills (Ishiguro)

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Jun 23, 2016 23:40
La première page d’un livre: A Pale View of Hills (Ishiguro)

Niki, le prénom que nous avons finalement choisi pour notre fille cadette, n’est pas une abréviation ; c’était un compromis auquel j suis parvenue (que j’ai atteint?) avec son père. Puisque, paradoxalement, c’était lui qui voulait lui donner un prénom japonais, et moi – peut-être par un désir égoïste de ne pas avoir ce lien au passé – qui insistais sur un nom anglais. Enfin, il s’est mis d’accord sur Niki, en pensant qu’il faisait un écho vague de l’Orient

Elle est venue me voir plus tôt cette année, en avril, lorsque les jours étaient encore dominés par la froideur et la bruine saisonnières. Peut-être entendait-elle rester plus longtemps, je ne sais pas. Mais ma maison à la campagne et la tranquillité qui l’entoure l’agitaient, et après peu de temps je pouvais voir qu’elle avait hâte de retourner à sa vie à Londres. Elle écoutait impatiemment mes disques classiques, et feuilletait de nombreux magazines. Le téléphone sonnait pour elle régulièrement, et elle sortais à grands pas à travers la moquette, son physique maigre pressé par ses vêtements serrés, prenant soin de fermer la porte en sorte que je n’entende pas par hazard ses conversations. Elle est partie au bout de cinq jours.

Elle n’a mentionné Keiko que la deuxième journée. Le matin faisait gris et venteux, et nous avions placé les fauteuils près des fenêtres afin de regarder la pluie tomber sur mon jardin.

« Avais-tu pensé que j’y irais ? », a-t-elle demandé. « Aux funérailles, je veux dire. »

« Je suppose que non. Je n’avais pas pensé que tu viendrais. » 

« Les nouvelles d’elle m’ont tracassée. Je suis presque venue. » 

« Je n’avais jamais pensé que tu viendrais. » 

« Les gens ne savaient pas ce qui n’allait pas avec moi », a-t-elle dit. « Je ne l’ai dit à personne. Je suppose que j’étais gênée. Ils n’auraient pas vraiment compris, il n’aurait pas compris mes sentiments. Les sœurs devraient être proches, n’est-ce pas ? On ne les aime pas forcément, mais on est néanmoins proches. Mais ce n’était pas comme ça. Je ne me rappelle même plus son apparence maintenant.

« Oui, c’était il y a bien longtemps que tu l’as vue. » 

« Il ne me reste que le souvenir d’elle comme une personne qui me faisait souffrir. C’est ce dont je me souviens. Mais j’étais triste, quand j’ai entendu les nouvelles. »

Peut-être n’était-ce pas seulement la tranquillité, qui l’a poussée à rentrer à Londres. Or, bien que nous n’ayons pas ruminé longuement au sujet de la mort de Keiko, il n’était jamais loin, planant au-dessus de nous chaque fois que nous nous parlions.

Keiko, contrairement à Niki, était une Japonaise pure, et plus d’un journal s’est empressé de relever ce fait. Les Anglais aiment bien la notion que notre race a un instinct pour le suicide, comme si une explication additionnelle n’était pas nécessaire ; puisque c’était tout ce qu’ils ont rapporté, qu’elle était japonaise et qu’elle s’est pendue dans sa chambre.
parvenir à un compromis – to reach a compromise
consentir à – to agree to
la bruine – the drizzle
le froid – the cold
à grands pas – with big steps
prendre soin de – to take care to
de sorte que – so that
à quoi elle ressemble – what she looks like
je ne me souviens d'elle que comme de quelqu'un – I only remember her as someone who
apprendre la nouvelle – to hear the news
s'attarder sur un sujet – to linger on a subject
planer au-dessus de – to hover above
contrairement à, unlike

Niki, the name we finally gave my younger daughter, is not an abbreviation; it was a compromise I reached with her father. For paradoxically it was he who wanted to give her a Japanese name, and I – perhaps out of some selfish desire not to be reminded of the past – insisted on an English one. He finally agreed to Niki, thinking it had some vague echo of the East about it.

She came to see me earlier this year, in April, when the days were still cold and drizzly. Perhaps she had intended to stay longer, I do not know. But my country house and the quiet that surrounds it made her restless, and before long I could see she was anxious to return to her life in London. She listened impatiently to my classical records, flicked through numerous magazines. The telephone rang for her regularly, and she would stride across the carpet, her thin figure squeezed into her tight clothes, taking care to close the door behind her so I would not overhear her conversation. She left after five days.

She did not mention Keiko until the second day. It was a grey windy morning, and we had moved the armchairs nearer the windows to watch the rain falling on my garden.

„Did you expect me to be there?“ she asked. „At the funeral, I mean.“

„No, I suppose not. I didn’t really think you’d come.“

„It did upset me, hearing about her. I almost came.“

„I never expected you to come.“

„People didn’t know what was wrong with me,“ she said. I didn’t tell anybody. I suppose I was embarrassed. They wouldn’t understand really, they wouldn’t understand how I felt about it. Sisters are supposed to be people you’re close to, aren’t they. You may not like them much, but you’re still close close to them. That’s just not how it was though. I don’t even remember what she looked like now.“

„Yes, it’s quite a time since you saw her.“

„I just remember her as someone who used to make me miserable. That’s what I remember about her. But I was sad though, when I heard.“

Perhaps it was not just the quiet that drove my daughter back to London. For although we never dwelt long ont he subject of Keiko’s death, it was never far away, having over us whenever we talked.

Keiko, unlike Niki, was pure Japanese, and more than one newspaper was quick to pick up on this fact. The English are fond of their idea that our race has an instinct for suicide, as if further explanations are unnecessary; for that was all they reported, that she was Japanese and that she had hung herself in her room.